dimanche 29 juin 2008

Brimborions 2002-2006

A Rennes, l'autre jour, pour amener les disques de La Vie Sous Cloche à Kerig: en voiture, je me retrouve coincé derrière une voiture publicité pour une expo de reptiles vivants. Devant moi, pendant cinq minutes, un grand cobra royal.

Ensuite, je gare ma voiture près de la rue de Kerig, et je m'apprête à traverser les passages cloutés, un sac dans chaque main. Deux couples et deux enfants arrivent en sens inverse, et viennent de traverser in extremis (le feu piéton passe au rouge). Un autre enfant va s'engager à leur suite, et l'homme lui crie d'attendre un peu, puis de rester avec Papy et Mamy, qui arrivent derrière, avec deux ou trois autres personnes. Je passe là dedans, frôlant le premier homme, m'engageant sur les passages cloutés sans attendre que le feu repasse au vert, croisant le regard du papy et de la mamy. Puis tout ce petit monde, devant l'attente, décide de bifurquer et se rejoint plus loin.
C'était le frère, la belle sœur, le père et la mère de Yves.

En me promenant rue de Siam, je vois, collée sur un mur, une copie presque parfaite de la première page du Ouest France au crayon à papier. Même les photos sont dessinées.

Dans le centre commercial Géant, des oiseaux chantent et volent entre les poutrelles de métal.

Je vais acheter un disque de Robin Williamson à la Sonothèque. C'est l'ancien leader de l'incredible string band. Je le cherche dans les rayons variété internationale, puis celtique, puis jazz. Ne le trouvant pas, je demande au vendeur, qui vérifie sur l'ordinateur qu'ils l'ont bien en stock. Puis on fouille, et c'est finalement dans le rayon musique contemporaine que je le trouve. C'est effectivement du folk psyché indien celte jazz expérimental contemporain joué sur des incantations poétiques XIX ème siècle chrétien mystique. Le cauchemar parfait pour les archivistes et les magasiniers.

Hier soir, dans une créperie de Saint Malo, je m’assieds à quelques mètres d’un type dont le visage me disait quelque chose : il s’agissait de fait de Mickaël, un ancien camarade de classe de 6ème. Il ne m’a pas reconnu et je ne me suis pas manifesté.

Saint-Malo. Vu hier soir : rue du Collège, anciennement rue des cimetières.

Mal au cou depuis une semaine : ça dégonfle progressivement. J’aurais été piqué.

Visité les rochers sculptés de la falaise de Rothéneuf, à côté de Saint-Malo (Paramé). C’est l’abbé Fourré, un handicapé, peut-être une sorte de simple d’esprit, qui a sculpté dans la roche les visages de tout un panthéon décalqué de la vie de pirates locaux. Une sorte de facteur cheval ou de Robert Tatin. Les photos montrent un enchevêtrement prodigieux de visages bien dessinés, bien définis. D’après le type qui fait payer l’entrée (un portail fermé à clef. Deux euros cinquante), il peignait ses visages et rehaussait leurs traits avec du goudron.
Sous la flotte, seuls sur les rochers glissants, Maëlle et moi avons visité le sanctuaire. Ca sent la mort et l’érosion, l’œuvre qui s’efface sous les agressions diverses. Tout est comme engourdi, tout se liquéfie et retroune à la terre. Dans cinquante ans, il n’y aura plus rien.

Le gardien de la falaise: il est habillé à l’anglaise. C’est un timide. Il vend des bols avec un prénom dessus.

Dans sa guérite, une photographie de l’abbé assis sur un fauteuil de bois sculpté. A côté, le fauteuil en chair et en os.

Saint-Malo : mangé au Borgnefesse. Le restaurant tient son nom d’un corsaire qui se serait fait arracher le gras de la fesse gauche par un boulet de canon.

Vieux libraire à Saint Malo : me conseillant Le capitaine Corcoran que je me propose d’acheter, il dit : " Les personnages à l’époque avaient des individualités, alors que dans la littérature de maintenant, ils sont fondus dans le social. "

Près de la tombe de Chateaubriand, une plaque ( en substance " Ci gît un grand écrivain français qui a choisi de reposer ici, pour n’écouter plus que la mer et le vent. Passant, respecte ses dernières volontés. "). Le Grand homme cultive l’anonymat. Devant la plaque, une dame édifie sa petite fille : " Qu’est-ce qu’il a voulu dire, hein ? Qu’est-ce que ça veut dire " respecte ses dernières volontés " ? " Le Grand homme veut n’écouter que la mer, le vent, et cette dame.

Saint Jean d'or Les pins: endroit abstrait, mort-né. Un moignon de station balnéaire.

En revenant de la radio tout à l'heure, je me retrouve derrière un camion chargé de gros tuyaux noirs luisants. On aurait dit les anneaux d'un énorme python.

Au café des Arts, où je buvais un verre avec Christophe, un type courtpattu, moustachu, l'œil fixe, planté au bar comme un piquet, affirmant de tout son être une rigidité confinant à la folie furieuse.

J'ai décidé d'aller à la piscine. Ce matin, plongé dans un profond sommeil, j'entamais ma cinquième longueur de bassin quand je me suis réveillé.

Comme je n'avais pas de chéquier, je sors de chez le docteur pour retirer de l'argent. A mon retour, pas de secrétaire médicale: juste un enfant assis à sa place. Je lui demande s'il est le secrétaire pour rigoler. Il me dit: "Maman va venir." De fait, voilà la dame, essoufflée, visiblement préoccupée. J'entends des bruits d'eau (discrets glouglous dans l'escalier.). Elle me dit: "Désolé, je suis un peu énervée, j'ai des problèmes avec mon aquarium." Et à ce moment là, un gros bruit d'eau se déversant éclate, comme si l'aquarium en question se vidait à gros bouillons, et elle me quitte précipitamment.

Une agent de service me dit: "ah, quel bordel, j'vous jure." Je lui dis, croyant qu'elle parlait d'un problème précis: "Je trouve aussi." Elle continue: "J'vous jure, des fois, j'me d'mande." Et je réalise soudain qu'elle ne peut pas être au courant, et que je ne sais donc pas de quoi elle parle. Elle s'en va en haussant les épaules: "Enfin, que voulez-vous, je sais pas comment qu'on va s'en sortir!"

Vu une émission à la télévision: il y a un phénomène de courant dans le ciel, une sorte de rivière de vents, appelée "Courant jet" ou "jet stream", où les vents soufflent à plus de 400 km/h. Elle forme une série de cordelettes autour de la Terre. C'est par ce canal que les japonais ont envoyé des ballons de papier lestés de bombes jusqu'aux Etats-Unis: ils les glissaient dans le jet stream, et le courant les portait à une vitesse vertigineuse à 7000 km de là. Ils ont lâché en tout un millier de bombinettes de ce type.

Vu une émission à la télé: les scientifiques de la Nasa ont inventé un monde clos, une sorte de boule de verre hermétique dans laquelle vit une série de petites crevettes entièrement autonomes. Le monde ainsi créé se suffit à lui-même. Il n'y a pas d'ouvertures.

Dans les rochers, hier, vu une sorte d'animal, qui n'était ni un rat, ni une belette, ni quoi que ce soit de connu.


Vu une religieuse au volant d'une petite voiture. Image toujours surréaliste.

Salle des ventes cet après-midi: enchères d'objets chinois. "Combien pour ce vase? C'est un sage, dans les bambous, c'est très beau!"

Rêve cette nuit: un animal fait du barouf dans la rue du château. Je me penche à la fenêtre, et je vois une sorte de petit crocodile furtif à grande mâchoire détaler jusque dans le square Wilson, où il croque la jambe d'un passant. Plus tard, il devient un chien loup et, enfin capturé, s'avère être un gros Saint Bernard tout noir assez terrifiant. Dans la voiture qui l'emmène, malgré ma peur, je lui touche la truffe et je l'apaise.

Réveillé avec un mal de pied.

Le mal de pied dégénère: je papillonne du radiologue ou toubib à cloche-pied. Où ai-je pu me faire ça? Je me souviens vaguement avoir loupé une marche, mais où?

Cette nuit, en m'endormant, brusque sursaut : j'ai eu la sensation de rater une marche.

Rien à signaler aujourd'hui: un crochet descendant d'une embrasure et déposant au sol une échelle, puis un seau. Un gros cul de tracteur broyant et crachant de la terre. C'est mon anniversaire.

Aujourd'hui, une grue du Gai matelot dans la rue Traverse. Le but: monter une enseigne lumineuse avec des grosses lettres bleues. Le mot: P.R.O.V.I.S.O.I.R.E, lettre à lettre, au prix de mille efforts.

J'ai la gorge un peu râpée. C'est là que ça coince.

Ils ont démonté les cuves de gaz du port de commerce, ces espèces de champignons d'acier qui menaçaient de nous péter la gueule. Du coup, le bar du gaz va changer de nom.

Erwan Le Bot est passé me voir pour me montrer ses gravures et ses dessins pour l'exposition Roche de Canon. Il m'a apporté un livre d'un certain Robida, un dessinateur du début du siècle (60 000 gravures et dessins). Les dessins ont beau être réalistes, il semble que leur auteur ait volontairement arrondi les angles, courbé les lignes, enflé les triangles: tout cela ressemble à des paquets de gomme, les clochers à des légumes, les ruelles tordues de Morlaix ou de Quimper à des artères organiques, avec ce parti-pris réaliste, photographique, qui le fait avaler au lecteur. Robida, le graveur mou.

A Brest, de ci de là, il y a des portes qui tiennent debout toutes seules, moignons de murailles défuntes, petits arcs de triomphe sans triomphe aucun. J'imagine qu'ils sont les vestiges de l'antique Tancrède, la Carthage extrême-occidentale.

En allant à Guilers, j'aperçois un homme sur le bord du fossé. Je m'imagine qu'il prie au pied d'un des ces petits autels qu'on dresse pour les accidentés de la route, ou qu'il regarde une fleur. En fait, il pisse.

Obree, un jeune chômeur anglais, a battu le record du monde de vitesse cycliste. Alors que le précédent recordman était un athlète de haut niveau entouré d'une équipe d'ingénieurs et de diététiciens, il s'est entraîné tout seul dans un coin de son deux-pièces, devant sa femme et son gosse, sur un vélo d'appartement. Il a battu le record en roulant dans une position inorthodoxe, plus aérodynamique, tout recroquevillé sur un vélo bricolé à partir de pièces de machine à laver. Valeur de la chose: 500 francs.

Epidémie de pneumopathie: une nouvelle maladie venue d'Asie se répand comme une traînée de poudre de par le monde. Jusque là, elle était restée assez abstraite: Hong-Kong, Guandong, juste quelques cas à Paris. Hier, j'apprends qu'une simulation mathématique prévoit qu'un tiers de la population sera touché dans six semaines. Il s'agit d'une simple simulation, qui ne tient pas compte de plein de facteurs, mais tout de même. Ce matin, en sortant de l'hôtel à Lorient, je vois une pancarte: Cas de pneumopathie présumé à Larmor-Plage. En fin d'après-midi, j'apprend qu'il s'agissait d'une fausse alerte.

Exposition de dessins de Rabaté au festival de BD de Lorient, où Maëlle monte une expo. Les planches de l'album Ibiscus sont très belles à voir, plus qu'à lire je trouve: il faut les voir en vrai, comme des toiles. C'est la première fois que je me rends compte de la valeur d'un original. Plus loin, il y avait une planche de Rossi: un serpent de mer empruntant à la murène, chargeant une barque. Très beau. Alors qu'ils font souvent des planches sur des grands formats qu'ils réduisent ensuite, il a dessiné cette charge pleine de détails sur un format A4.

Cas de pneumopathie à Brest? Le type est en quarantaine à l'hôpital des armées.

Revenons à l'enseigne P.R.O.V.I.S.O.I.R.E, rue Traverse. En fait, quand on tourne l'angle de la rue, on en voit une autre, toute aussi énorme: D.E.F.I.N.I.T.I.F.

R. me dit que quand elle travaillait chez Matisse, à Brest, elle savait faire la différence entre les dames de Plougastel et celles de Brest même car, quand elles se déshabillaient pour essayer les tenues (magasin de vêtements), celles de Plougastel avaient un bouquet de persil coincé dans la bretelle de leur soutien-gorge, pour lutter contre la mal des transports.

R. dit aussi que ces dames, essayant un tailleur et se détaillant dans la glace, disaient: "Vous n'avez rien de plus cher?"

Aucun commentaire: